• À Alger, en 1961, tout prenait le goût étrange des dernières fois. Dernières promenades sur les hauteurs de la ville, entre ciel et mer, dernières conversations animées dans la chaleur d'un appartement exigu, derniers tourments amoureux baladés entre les murs blancs des ruelles. Rien n'était décidé, rien n'était
    officiel, et pourtant tout le monde le savait : tôt ou tard il faudrait partir.
    Du célèbre discours de Mostaganem au blocus de Bab El Oued, une poignée d'amis vit les dernières heures de l'Algérie française. Acharnés pour certains, fatalistes pour d'autres, ils encaissent vaille que vaille les coups de l'histoire, se sachant trop petits, trop humbles pour en infléchir le cours. Et qu'il se transforme en haine, en colère ou en nostalgie, c'est le désarroi qui les soude : celui de se sentir inexorablement relégués au rang d'encombrants, d'incarner ce que l'avenir jugera bientôt dépassé.Pierre Mari est romancier et essayiste. On lui doit notamment Kleist, un jour d'orgueil (PUF, 2003) et Les Grands Jours (Fayard, 2013).

  • Point vif

    Pierre Mari

    Dans le récit très tendu de Pierre Mari, quel que soit le principe qui gère l'équilibre entre expérience vécue et fiction (Nerval nous y a souvent menés, et le connaisseur de Kleist qu'est Pierre Mari utilise évidemment chacun de ces paramètres narratifs en toute connaissance de cause), il y a d'abord la qualité de sa langue.
    Ce qu'on apprend sur nous-mêmes tient évidemment d'abord et seulement à l'expérience de cette langue tendue, accrochée jusqu'à l'extrême à l'homme, aux paysages, aux idées.
    Je ne sais pas si cela induit une poétique du récit : elle est constamment subvertie, à chaque pas du texte, par la rigueur de la convocation du réel. Peut-être faut-il cet exercice extrême (qui remémorent les récits fantastiques de Blanchot) pour que justement on oublie les échafaudages, qu'on se laisse happer par la narration elle-même.
    C'est qu'il y a du réel, charrié dans les lignes. Avec de la vie, de l'amour, de la mort. Et que la littérature a toujours été à cet endroit. Mais que l'assumer pour le présent, c'est le prendre tel que nous sommes : le narrateur (comme Pierre Mari lui-même) donne des formations de culture générale en entreprise - deux univers qui pourraient paraître inconciliables, et qui pourtant nous traversent en continu. Dans cette prescription sociale dure, de temps, d'argent, de hiérarchie et relation, on conduit son destin - on en assume la part libre irréductible. On la trouve, nous, dans les livres. Ici, les personnages (et peu importe leur statut réel ou fictif, et que le personnage dont le prénom est Valéry puisse coïncider avec quelqu'un qu'on connaisse) lisent et écrivent. Mais si c'était le prétexte pour inclure dans le récit une réflexion sur l'écriture ou la littérature, ou faire étalage de son propre parcours, tout évidemment s'effondrerait. Il y a l'expérience d'un chemin, et ce à quoi il contraint - les livres, et l'écriture, viennent ici.
    Nous affrontons à publie.net nombre de paradoxes : la lecture sur écran (aussi confortable qu'elle devienne sur iPad ou autres appareils de nouvelle génération - et l'epub de Point vif inaugure pour nous une nouvelle approche de la maquette epub), est un geste encore restreint, comme autrefois ces collections d'avant-garde ou ces revues qu'on dénichait dans telle et telle librairie et elles seulement. Pourtant, c'est bien parce que ces textes nous sont nécessaires que nous souhaitons qu'ils soient au coeur de notre expérience. RIen ici qui flatte. Seulement (on en a parlé ailleurs), si nous ne dédidons pas ensemble de ce travail, les textes eux-mêmes ne sont plus accessibles. C'est notre raison de continuer, et la dette que nous avons aux auteurs qui nous confient ces textes qui sont en même temps des arrachements de vie, des lignes esthétiques qui représentent chaque fois, pour qui a écrit, une étape décisive.
    Je remercie Ronald Klapka d'avoir accepté la mise en ligne d'une lecture de Point vif.

    FB




    Pierre Mari, un jour de Kleist




    Pourtant, les livres, tous les livres, sont devenus à mes yeux la vie même. Ils sont exactement vivants et il ne me viendrait pas à l'idée de les traiter comme des objets rares, fussent-ils anciens et de grand prix [1].


    Ceci est une parfaite anecdote, et à la vérité : non. Je lis, avec infiniment de plaisir, Du Paradis, Journal de Poméranie de Corinne Bayle, aux éditions Aden. Nécessairement au cours des années en question (1792-1804) , irradiées par les figures de Novalis, les frères Schlegel, Wackenroder, Tieck, Goethe, Schiller, Schelling, Caspar David Friedrich (sans omettre ces femmes merveilleuses : Bettina Brentano-von Arnim, Caroline von Günderode, Dorothea Mendelssohn-Veit-Schlegel, Caroline Michaelis­-Bohmer-Schlegel-Schelling, Sophie Schubart-Mereau-Brentano etc.), passe, fugitivement, la figure de Kleist.


    Et comme un parfum de « biographie intérieure » s'exhale des pages de ce magnifique livre, je songe aussitôt au « portrait » que donna naguère Pierre Mari, Kleist, un jour d'orgueil, que me mit en main un jour la « psyché entre amis » : Valéry Hugotte recommanda à Pierre Mari d'adresser son livre à François Bon, dont l'enthousiasme fut grand, et qui me le remit, un jour d'assemblée générale, que je lus à mon tour, fasciné depuis la lecture de Penthésilée dans la collection Aubier, le reste suivit (et en particulier la version de Gracq et sa préface aiguë), avec cette figure interpellante recroisée tant chez Grosjean que Celan (Le Méridien).


    Relecture à grands traits, mais avec le recul donné par quelques années de lectures critiques auxquelles François avait donné l'élan et la permission, et qui redouble l'appréciation d'autrefois : de mieux voir comment un livre est fait ne diminue pas la joie de la première réception, mais incite au contraire à se rapprocher de l' « auteur ». Et de me demander ce que celui-ci était devenu. Je l'imaginais poursuivant la carrière universitaire que la publication de cet essai aux PUF laissait présager.


    La réponse : google, canalblog, Point vif (15 août 2010), et ma lecture ébahie de ce qui est en effet autant essai que récit.


    D'où cette mention discrète :

    « Et voici un livre, qui tient désormais une place élective dans ma bibliothèque en ses affinités, à l'instar, d'un Kleist, un jour d'orgueil, ce bel essai de Pierre Mari, qu'un jour me mit entre les mains la psyché entre amis, touchant au point vif. » (lettre du 28 août 2010) et cette mention non moins discrète en note : « Point vif, récit très impliqué (littérature, formation (« université sauvage »), entreprise, amitiés profondes), s'intrique avec la méditation la plus personnelle, et « attend ses lecteurs ».

    Ce livre est à découvrir, vraiment, j'y reconnais, j'ose le dire, une démarche tout à fait parente de la mienne (ce que j'essaie là où j'en suis de faire), comme de celle de François Bon, quand il se lança dans les ateliers d'écriture, l'internet littéraire et aujourd'hui l'édition numérique, c'est mettre en oeuvre l'art de provoquer les rencontres (intellectuelles, artistiques, spirituelles), et dans celles-ci la place majeure qu'y tient la littérature quels que soient les publics avec lesquels la rencontre s'effectuera. Cécile, l'héroïne de Point vif, c'est chacun, chacune de nous, de même le narrateur avec ses questionnements (partagés avec des alter ego : l'un de la génération qui précède, l'autre de celle qui suit), à la fois son double et son autre.


    Quant à l'écriture de Pierre Mari, elle fait ce qu'elle dit tout en disant ce qu'elle fait : qui voudra prendre un peu de distance, pourra s'y lire, apprendre sur lui-même et prendra une leçon d'élégance morale et littéraire. C'est bien le moins qu'un tel livre puisse ainsi circuler, et trouve pour le véhiculer le vecteur adéquat, qui lui permette de rencontrer les lecteurs qui l'attendent sans qu'ils le sachent encore.





    Reims, le 28 septembre 2010,


    Ronald Klapka









    [1] Du Paradis, Journal de Poméranie (1792-1804), éditions Aden, 2010, p. 49.

  • Dans le Bois des Caures, au nord de Verdun, quelques centaines d'hommes savent qu'ils seront les premiers à subir l'assaut de l'armée allemande. Combien seront les ennemis ? Dans les abris, des rumeurs circulent, aussitôt taxées d'extravagantes par ceux qui ont à coeur d'entretenir le fameux « moral des troupes ». Le lieutenant-colonel Driant, écrivain et député à qui ce statut permettrait pourtant de rester à Paris, commande cette petite unité et se pose la même question que tous : quand ? Quand attaqueront-ils ? En guise d'éclaireurs, les Allemands envoient leurs obus. 80 000, sur un périmètre de quelques centaines de mètres carrés. La guerre prend ce jour-là des proportions qu'aucun soldat, aucun officier, n'était capable d'envisager jusqu'alors. Le bois de Caures est anéanti. Pourtant, quand le pilonnage cesse et que les Allemands s'avancent enfin, des coups de feu les arrêtent. Quelques dizaines de Français à peine ont survécu. Mais ils se battent. Et l'armée du Kaiser est bloquée... De cet épisode héroïque digne des Thermopyles, Pierre Mari a tiré un roman qui ne ressemble à aucun autre récit de guerre, mais de la conscience que s'est livrée là une toute autre bataille : celle qui consiste à demeurer humain dans un environnement qui ne l'est plus.

  • Michelet voyait en «Pantagruel» et «Gargantua» l'«Iliade» et l'«Odyssée» du patrimoine littéraire français. En effet, la saga des géants ne peut guère se comparer qu'aux grandes épopées fondatrices dont la démiurgie homérique offre le modèle unive

  • Depuis une trentaine d'années, la société occidentale voit se développer des formes familiales qui furent relativement rares durant la première moitié du XXe siècle : familles monoparentales, familles recomposées, couples parentaux non cohabitant et couples homosexuels. Ce livre est né du désir des auteurs de mieux comprendre ces familles et d'élargir leur champ de perception afin de les aider plus efficacement à surmonter les crises qu'elles traversent.

  • En couverture, le film-exploit de Haifaa Al-Mansour, Wadjda, premier long métrage réalisé non seulement en Arabie Saoudite, mais par une Saoudienne avec des acteurs saoudiens. Une oeuvre de femme pour les femmes qui sert à raconter la naissance, l'enracinement et le dépassement d'un interdit (une fille sur un vélo dans le film et une femme avec une caméra dans la vraie vie). Séquences profite de la sortie prochaine de Lowlife à Cannes pour revisiter la carrière cinématographique de James Gray, auteur entre autres de The Yards et We Own the Night. La musique tient une belle part dans ce numéro avec une étude de l'utilisation des pièces de Wagner au cinéma, une analyse de l'impact de Live and Let Die, trame sonore du fameux James Bond du même nom et une critique de Ne change rien, un exceptionnel documentaire musical mettant en vedette la fabuleuse actrice et chanteuse Jeanne Balibar.

  • Voici une part d'enfance, tranchée à froid il y a bientôt quarante ans dans une école religieuse. J'écris en mémoire de mes camarades rieurs et enfiévrés d'envies, revus des années après, tristes à mourir et froids comme la nuit; j'écris pour soigner l'enfant blessé que je fus, pour endiguer ce fleuve de chagrin que les années ne sauraient tarir, pour chasser l'idée qu'on pouvait tout me faire, mais pas ça - et pas à cet âge.

  • "Ah cette boule qui t'obstrue le ventre, indicible : ta douleur est non pareille. Nul ne la sait, pourrais-tu la dire nul ne l'entendrait. Et puis tu vis en un temps où l'enfant on le lave, on le nourrit, mais on le touche de peu ; l'écouter, le regarder, n'a guère cours...". Naître bâtard dans l'Ouest rural, catholique et muet du XXème siècle commençant : mauvaise pioche. Voici le récit de cette histoire de malchance, toute une vie dense dans ferme, village, école puis séminaire ; vie où le malvenu n'occupe que des strapontins, vie qu'il finira par quitter à vingt ans, on ne sait pour où.

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