Littérature générale

  • Le corps des anges

    Mathieu Riboulet

    'Enchanté par l'orage, torse nu, souriant, il offrait au regard de Rémi un fin dessin fragile, une ombre serpentine incrustée sur son dos, le lézardant du cou à la naissance des reins.'

    Rémi est silencieux, perdu dans une campagne limousine qui se vide. Il est à la recherche de l'ange aperçu un jour après une chute. Gabriel est un garçon de la bourgeoisie parisienne. Lui court après la parole, celle de ses parents brutalement disparus. Il cherche à les entendre encore. Il sera l'ange.
    Ce récit ciselé et charnel, à la frontière du réel, est porté par une grâce à couper le souffle.

  • «Je consigne ici la crainte récurrente qui me prend à la gorge: que l'insignifiant drame que constitue, pour moi seul ou presque, l'horizon de ma mort, ici chanté en contrepoint des tragédies tressées qui embrasent le monde où je me suis inscrit, n'incite à la méprise, au vieux soupçon d'orgueil; car en effet qui suis-je pour poser mon parcours en poids équivalent aux désordres mortels qui broient tant de mes frères? car qui suis-je en effet pour oser célébrer ces deux naufrages muets en langue densifiée? C'est que, tout simplement, je ne me résous pas à finir en laideur, autant aurait valu disparaître plus tôt, bien plus tôt, aux jours sombres où pointe la conscience des choses.» Mathieu Riboulet

  • À l'orée des années soixante-dix, à Paris, à Rome, à Berlin, les mouvements de contestation nés dans le sillage des manifestations étudiantes de 68 se posent tous peu ou prou en même temps la question du recours à la lutte armée et du passage à la clandestinité. S'ils y répondent par la négative en France, ce n'est pas le cas en Allemagne ni en Italie, mais pour les trois pays s'ouvre une décennie de violence politique ouverte ou larvée qui laissera sur le carreau des dizaines et des dizaines de morts, sans compter ceux qui, restés vivants mais devenus fantômes, s'en sont allés peupler les années quatre-vingt de leurs regrets, leurs dépressions ou leur cynisme. Témoin de cette décennie de rage, d'espoir et de verbe haut, le narrateur s'éveille au désir et à la conscience politique, qui sont tout un, mais quand son tour viendra d'entrer dans le grand jeu du monde, l'espoir de ses aînés se sera fracassé sur les murs de la répression ou dans des impasses meurtrières. Il aura pourtant eu, dans un bref entretemps, loisir de s'adonner aux très profonds bonheurs comme aux grandes détresses de la politique et du corps aux côtés de tous ceux qui, de Berlin à Bologne, de Billancourt à Rome, de Stammheim à Paris, tentèrent de combattre les forces mortifères qui, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, s'attachèrent à faire de l'Europe le continent à bout de souffle où nous vivons encore.

  • Six textes brefs, en forme de portrait, de rêverie, de peinture, tentent de saisir au plus près du geste, de l'intention, de la peau et des os, comment le corps se courbe, s'offre ou se dérobe, dans le clair-obscur du désir, le flou du rêve, la franchise du sexe, le mystère de la représentation, l'opacité de l'art, le calme de la mort. Six apparitions, six vacillements au bord des êtres, six disparitions. Et le secours des mots.

  • Donner à manger à ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, loger les pèlerins, visiter les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts : tels sont les impératifs édictés par l'Église sous le nom d'oeuvres de miséricorde que le Caravage a peint dans un tableau qui porte ce titre, et dont ceux qui, nés en culture chrétienne, qu'il le sachent ou non, sont censés être imprégnés. Cette injonction morale, l'écrivain l'a mise à l'épreuve de son expérience - réelle ou imaginaire.« Je suis resté longtemps prisonnier du sentiment flottant, informulé selon lequel l'Allemagne était infréquentable. Je n'étais pas guidé par une idée, un ressentiment moins encore, mais,de fait, chez moi on n'allait pas en Allemagne...Maintenant, je veux serrer dans mes bras le corps d'un de ces hommes que l'Histoire longuement m'opposa, le corps d'un homme allemand. Je vais donc à Cologne par un beau jour de mai, et je fais cela qui, pour un Français, a son pesant de sens :coucher avec un Allemand...J'ai cherché par là à comprendre comment le Corps Allemand, majuscules à l'appui, après être entré à trois reprises dans la vie française sans demander d'autorisation (1870, 1914, 1939), continue à façonner certains aspects de notre existence d'héritiers de cette histoire. Chemin faisant, j'ai également rassemblé divers éléments de fiction individuelle et de réalité collective, pour la plupart « impensables », afin de tenter d'y voir un peu plus clair dans les violences que les hommes s'infligent - individuelles, sociales, sexuelles, historiques, guerrières, massivement subies mais de temps à autre, aussi, consenties -, dont l'art et la sexualité sont le reflet et parfois l'expression, et de les lier du fil de cet impératif de miséricorde qui fonde notre culpabilité puisqu'il est,de tout temps et en tous lieux, battu en brèche.

  • Jérôme Alleyrat avait seize ans quand son père prit l'habitude de coucher avec lui, et lui avec son père. La mère a décidé de s'enfuir. Quand il arrive à Paris, un matin de septembre?1991, il a vingt ans. À cette date, l'épidémie de sida bat son plein. Peu concerné par cet événement, tout entier concentré sur la quête d'un plaisir qui frôle l'anéantissement de soi, Jérôme est arrêté au beau milieu de son accomplissement par l'irruption sous son toit de la maladie, en l'espèce?: son voisin de palier qu'il recueillera, soignera, accompagnera jusqu'à la fin. De cet épisode fondateur découlera l'orientation de sa vie tout entière. Sa trajectoire remet au centre de notre attention ce qui désormais a disparu derrière le rideau de fumée de la réification triomphante?: le goût du sexe, l'élan vers l'autre, la tentation du bien...

  • Bastien a la trentaine. Il a passé son enfance en Corrèze dans un hameau isolé, au sein d'une famille aimante. À huit ans il tombe amoureux de Nicolas, un de ses camarades de classe, qui disparaît peu après dans un accident de voiture. N'ayant pu consacrer sa vie à ce garçon, Bastien la consacrera aux hommes que le hasard mettra sur sa route. Bastien est régisseur de théâtre, il aime aussi l'escalade, quand il n'est pas sur les plateaux il affronte les à-pics des grands causses de Lozère. En outre, depuis l'enfance, il s'habille parfois en fille pour voir comment le monde alors apparaît et répond. Enfin il arrive qu'il ne soit ni au théâtre ni au grand air, ni habillé en garçon ou en fille, mais nu dans quelques films pornographiques qui lui permettent d'allier l'utile à l'agréable.C'est dans un de ces films que je l'ai vu pour la première fois. Je ne me suis jamais remis de la liberté insolente de sa présence. Devant l'écran où je me tiens caché, à l'ombre de la lumière que Bastien projette, sans fin j'interroge le mystère de son apparition, le sens qu'elle confère à ma vie. Je tente ici de deviner tout ce que les films où je le vois s'ébattre dérobent à ma vue (son enfance, son travail, sa famille, ses amours, ses habits), me laissant dans l'exercice conjugué du regard et du désir, dans la contemplation d'un portrait lumineux et brutal à peaufiner pour les jours, désormais proches, où l'ombre gagnera.

  • Les échanges qu'on va lire, et bien plus encore les événements qui les ont provoqués et ceux qui y sont évoqués, nous font violence, à l'un, historien, comme à l'autre, écrivain, peu enclins par nature à parler d'actualité.
    Il nous a pourtant été nécessaire de les coucher sur le papier, non pour commenter, énoncer ou juger, mais pour faire état de cet état d'esprit qui nous a envahis brusquement au fil de ces journées qui ont, non pas changé la donne, mais tranché les positions. C'est cela, le point commun de nos métiers?: livrer des récits, parler après que la mort est passée. Ce récit-là est une contribution, avant que l'histoire ne se fige
    et que les pages se tournent. Nous souhaitons qu'il soit débattu, repris, démenti, en un mot qu'il vive bien au-delà de nous et ne reste pas sur le carreau comme les dix-sept corps assassinés et les trois corps assassins, à Paris,
    en janvier?2015.

  • Voici une célébration à deux voix de la lecture. A partir de l'expérience de lecture d'À la recherche du temps perdu qu'ont des femmes et des hommes aussi divers qu'un paysan des Cévennes, un fleuriste d'origine kabyle, un vigile de la banlieue parisienne, une cousine éloignée de Karl Marx, une cavalière qui lit sur un cheval en Mongolie ou un professeur de français,  les deux auteurs construisent cet objet littéraire non identifié, dont les narrateurs ne changent que pour mieux dire leur passion d'ouvrir un livre et d'y plonger.
    Nul besoin d'avoir lu Proust pour suivre les fils déroulés dans ces pages à coups de digressions, de jeux, de rêves, de fictions, brouillant les pistes du je, du nous, du genre... À la lecture célèbre, sur tous les tons, la présence et la permanence du livre dans les vies des lecteurs, vies quotidiennes, amoureuses, amicales, politiques, rêvées, voyageuses...

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